Une vie dans les textes
2013, Actes Sud, Babel, ISBN10: 2330018061
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Rezension / Compte rendu:
Un cas exemplaire
Un essai biographique sur Walter Benjamin (1892-1940)
Philosophe, essayiste et dramaturge, producteur d'émissions et chroniqueur à France Culture, Bruno Tackels a lu assidûment pendant vingt-deux ans l'oeuvre de Walter Benjamin dont il a reçu un choc, une révélation à nulle pareille.
Prophétique, en avance sur son époque, l'oeuvre de Benjamin embrassait une foule de sujets qui font débat encore aujourd'hui, le devenir de l'image, la reproduction de l'oeuvre d'art à l’heure de l a technique, la critique littéraire, la poétique, le sens de l’histoire, le langage et la communication et combien d'autres encore. Mais plutôt que d'envisager chacune de ces matières séparément, et relevant de disciplines académiques différentes, Walter Benjamin les traitait ensemble, en constante interaction et fécondation les unes avec les autres . Si Bruno Tackels s'est décidé à écrire cet essai, c’est que selon lui aucune biographie d'envergure n'existait en français, à part celle inachevée de Jean-Michel Palmier (Walter Benjamin, le chiffonnier, l'Ange et le Petit Bossu, aux éditions Klincksiek). Il fournit cependant une abondante biographie de onze pages, citant des livres allemands, anglais et français écrits sur Benjamin. En se mettant à cet essai biographique, Bruno Tackels savait pertinemment qu'il commettait une oeuvre impie, car son maître s'était vivement opposé à l'idée que l'on puisse expliquer l'oeuvre d'un auteur par sa vie en commentant si magistralement les Affinités électives de Goethe et en brocardant sans ménagement la biographie de Franz Kafka par Max Brod. S'il a bravé cette consigne, c'est qu'il a eu l'intuition, qui s'est constamment vérifiée par la suite, que Walter Benjamin avait crypté sa vie sous son oeuvre, écrite par-dessous son oeuvre d'écrivain. Comme si chaque ligne écrite par Walter Benjamin n'était là que pour abriter, masquer son propre récit biographique.
Il est peu d'exemples au 20e siècle d'un esprit aussi original que Benjamin qui soit allé d'échec en échec. Il n’a pas défendu sa thèse d'habilitation qui lui aurait ouvert les portes de l'université, il concevait ses écrits non comme des oeuvres achevées, mais comme un processus continuellement en cours, en en modifiant le contenu, ce qui compliquait ses rapports avec les éditeurs et les revues. Aussi plus que de commenter l’oeuvre de Benjamin (les essais sur Hölderlin, l’oeuvre d’art, la traduction, Goethe, Karl Kraus, son alter ego, Kafka, qui lui est si semblable, Baudelaire, enfin son oeuvre maîtresse, Le livre des Passages), c'est l'expérience personnelle de Benjamin qui a captivé l’auteur : cette descente aux enfers qu'il a vécue, prévue et analysée. Comme l'a magistralement exprimé sa cousine par alliance Hannah Arendt dans sa biographie de Walter Benjamin, reprenant une expression de Kafka au sujet de cette génération sacrifiée, « par les pattes de derrière, ils étaient encore collés au judaïsme de leurs pères et par les pattes de devant ils ne trouvaient pas de nouveau sol ».
Un auteur caché dans ses textes
Walter Benjamin incarnait admirablement cette figure de l'homme de lettres, ou « professeur libre », provenant de la France prérévolutionnaire magistralement représentée par Montaigne et La Rochefoucauld, des hommes de lettres qui, bien que vivant dans le monde de la parole écrite et imprimée, n'étaient ni contraints ni désireux de pratiquer l'écriture et la lecture en professionnels dans le but de gagner leur vie. Issu d’une riche bourgeoisie juive, Benjamin aurait pu suivre cette voie n'étant le confit avec son père, mais la crise, le changement de paradigme social et la montée du nazisme l'en ont empêché et c’est bien la disparition de ce « monde d’hier » qu’il avait très tôt pressentie qui rend son cas exemplaire. Pourtant, à la fois précarisé et isolé, Walter Benjamin réussira toujours à imposer sa pensée qui rayonnera avec force auprès des grands esprits de son temps : Hugo von Hofmannsthal, Bertolt Brecht, Ernst Bloch, Theodor Adorno, Gershom Scholem (son meilleur ami qui est parti en Palestine) et tant d'autres. Walter Benjamin passa sa vie entre les voyages, il affectionnait en particulier les îles (Capri, Ibiza, les îles danoises) et les livres, incapable de s'affilier à un groupe quelconque, d'adhérer à un courant philosophique, et inapte à la politique politicienne. Jusqu'à son suicide en septembre 1940, à la frontière franco-espagnole, Benjamin s'est trouvé englué dans cette position insupportable de victime. Il a théorisé dans des textes cet axiome : une parole vive ne trouvera sa vérité que bien après sa mort.
D'où l'approche originale adoptée par Bruno Tackels qui donne à lire les textes de Benjamin pour mettre en avant l'histoire de sa vie, car celui-ci s'est caché dans ses textes. Il nous aide à mieux comprendre la pensée de Benjamin, laquelle très vite déjoue la fermeté d’un sol fondateur qui s'appuie sur la seule forme logique qui refuse un fondement, la logique du paradoxe qui affole toute logique. Le paradoxe de Benjamin peut se définir comme ce par quoi une pensée se tient sans tenir à rien d'autre q'’à elle-même. Voilà pourquoi il se trouva en position d'incompréhension, voire de rejet et d’exclusion de la part de la communauté intellectuelle. En ce sens, Walter Benjamin va faire le grand saut en dehors des cercles étriqués qui étouffent la pensée. Ce grand saut va signer sa vie en totalité, une vie sans repères, sans barrières, une vie d'errance et de dérives, à la fois humaines, sociales, et intellectuelles. On comprend mieux que les décisions politiques et philosophiques qu'il a prises une fois pour toutes ont signé son destin qui lui fera payer le prix fort. Ce qui a traversé le temps, c'est la pensée de Walter Benjamin, ses concepts qui ne viennent pas s'abattre et se greffer sur une langue constituée, mais qui mûrissent au sein d'une langue vive et imagée, portée par un art maîtrisé de la formule à l'instar de Nietzsche. Sa pensée se cisèle avec une patience infinie, des éclats poétiques, des phrases concises, compactes et fulgurantes. Voici Walter Benjamin, qui a très peu publié de son vivant et qui s’est méfié de la notion classique de livre, restitué dans la force de son être, de son oeuvre, une comète qui continue et continuera de nous illuminer.
Pour le lecteur intéressé par la relation franco-allemande, la lecture des chapitres relatant les divers séjours de Walter Benjamin à Paris surtout à compter de 1926 et son travail sur les oeuvres françaises est des plus éclairants. Depuis de nombreuses années, en vérité depuis son premier séjour en 1913, Paris exerça sur Benjamin un tropisme puissamment attractif. En mars 1926, il trouva un sujet d’étude idéal : la traduction des oeuvres de Proust en compagnie de Franz Hessel. « Paris m'allant comme un gant, je pus dès le lendemain m'asseoir à la traduction ». Que de flâneries effectua- t-il par la suite dans la Ville-Lumière au point de dire, lui qui ne pouvait se passer de livres : « Flâner peut aisément pour quelque temps déshabituer de lire ». C'est ainsi qu’en 1929 sous l'attraction de Paris, Benjamin publia des textes emblématiques. Un article pour Vogue (Paris, la ville dans le miroir), puis un essai sur le surréalisme (Le dernier instantané de l'intelligentsia européenne), peut être un de ses textes majeurs. Vers la fin de sa vie, Walter Benjamin consacrera des années à Baudelaire, incontestablement son alter ego français, au point d'en faire son image spéculaire, voire son double poétique, qui eut une influence décisive sur Paris, capitale du 19e siècle. Le livre des Passages.
Eugène Berg
Biographische Elemente
Der französische Philosoph, Essayist und Dramaturg Bruno Tackels legt nach intensiver Lektüre Walter Benjamins einen Essai vor, der die hinter den Schriften versteckte Lebensgeschichte des Autors in den Vordergrund rückt.
Red.



