2006, Ed. Pages, ISBN10: 3453620194
Dieses Buch jetzt bei Amazon.de ansehen
Dieses Buch wurde rezensiert in der Ausgabe: Documents 2/2006
Voir ce livre sur Amazon.fr
Ce livre a fait l'objet d'un compte rendu de lecture dans le numéro : Documents 2/2006
Rezension / Compte rendu:
Entre paralysie et passion
Le principe est simple : on prend 20 000 Allemands qu'on allonge sur un divan, on fait comme Sigismund Freud et on pose des questions précises et indiscrètes pour en savoir plus sur l'état d'âme des patients. Et au bout du compte, on obtient un portrait psychologique de la société allemande en ce début de 21e siècle. C'est ce qu'a fait Stephan Grünewald avec ses collaborateurs de l'Institut Rheingold de recherche culturelle, qu'il a fondé à Cologne. Le résultat tient en 220 pages denses et impressionne par les enseignements de l'analyse. Premier diagnostic : la majorité des Allemands n'est pas contente de son sort et, contrairement à ce que l'on pourrait penser, ce n'est pas pour des raisons économiques, mais bien à cause d'un sentiment de manque d'orientation et de surmenage social. Plus rien ne bouge, l'Allemagne se trouverait dans un état de paralysie accélérée, sans passion, sans visions. Le citoyen allemand exige trop de la vie. Il termine ses journées complètement essoufflé, sans avoir avancé d'un pas. L'auteur est un psychologue diplômé, depuis plus de vingt ans, il observe les tendances de la société. Pour lui, cette paralysie n'est pas une maladie, ni un virus, c'est le constat d'un comportement que la société, sans le savoir et sans le vouloir, a fini par imposer depuis les années 90.
Les Allemands se sont distancés systématiquement des réalités de la vie, ce qui expliquerait en partie l'échec des tentatives de réformes. Stephan Grünewald ne s'en tient pas au constat, il cherche et propose des solutions autres que celles avancées par les hommes politiques, les économistes et les sociologues ces dernières années. Baisse de la population, crise économique, mondialisation, menaces de tous genres – ce sont les défis sociaux, auxquels les Allemands, selon l'auteur, ne répondent qu'en se plaignant et en mettant en exergue leur manque de sûreté. La critique vise également les médias, en particulier tous ces débats télévisés, où chacun accuse le voisin, où le fait de critiquer le capitalisme est aussi virulent que la critique même de cette critique. L'Allemagne tourne en rond. Un peu comme un hamster qui passe ses journées à tourner inlassablement dans son petit moulin, l'Allemand fait du surplace peu productif. Un peu comme ces danseurs qui se balancent de gauche à droite, sans jamais changer de place. Les jeunes ne sont pas mieux lotis que leurs aînés : il n'y a plus d'utopies révolutionnaires, le conflit de générations est comme un moteur noyé qui ne démarre plus, on se complaît dans un embouteillage sans issue. L'intérêt de cette étude psychologique de grande envergure est d'énumérer les craintes et les aspirations de chacun, tout en respectant les différences des uns et des autres. Ce n'est pas un sondage avec des moyennes plus ou moins représentatives. C'est un catalogue qui respecte les dimensions de la société, avec toutes ses contradictions et ses paradoxes. Ce n'est pas le psychologue qui pose des questions toutes faites, ce sont les patients qui fournissent des réponses originales, qui aident le psychologue à définir pour chacun une logique secrète et profonde. La somme des individus constitue la société, les plaintes de chacun des Allemands interrogés dessinent l'Allemagne d'aujourd'hui.
Chaque chapitre permet au lecteur de se reconnaître, dans sa manière de boire et de manger, de lire le journal ou de regarder la télévision, de passer ses vacances ou d’aller au travail, de vivre seul ou en couple. L’auteur écoute et observe, ne s’exclut pas du mouvement qu’il croit avoir détecté, il interprète et en conclut que la société allemande n’a plus de vision, plus d’objectif, plus de croyance. Ses comparaisons avec « le bon vieux temps » sont originales. Ainsi décrit-il la vie des Allemands au début du 20e siècle comme l’aiguille d’un phonographe sur un disque : la vie commence dès que la musique se fait entendre, lorsque l’aiguille est arrivée à la fin du disque, elle s’arrête. Aujourd’hui, numérisation aidant, c’est à un CD que l’auteur compare la conception de la vie : on peut, par un simple bouton, choisir les meilleurs moments, les renouveler à l’envi, éviter les passages ennuyeux. Bref, l’Allemand du 21e siècle se croit dans une jeunesse éternelle. Le CD est plus solide que le 33 tours, mais les amoureux du disque vinyl savent bien que ces avantages ont été acquis au prix d’une perte de la sensibilité et de la tranquillité, du rêve et de la surprise. L’individu moderne a choisi un modèle numérisé, sans ennui et sans émotions. La vie est devenue une sempiternelle surprise-partie sur un rythme défini d’avance. Les pauses sont considérées désormais comme des pannes, qu’il convient de surmonter au plus vite. Le téléphone portable et Internet sont en ce sens la traduction de ce sentiment ce sont les armes miracles dans la croisade contre l’ennui. Et les plus âgés participent à cette révolution sans évolution en refusant eux aussi toute dépendance face au destin.
Le rôle de la télévision est également analysé en profondeur. Cette « pharmacie de l’état d’âme » propose tous les remèdes : elle calme après une journée de stress, elle passionne après une journée d’ennui. La télécommande, comme la souris de l’ordinateur, est devenue le sceptre de la thérapie autonome.
Autant le début du livre apparaît comme un portrait psychologique de la société allemande, avec ses caractéristiques qui lui sont propres, autant le reste du livre pourrait s’appliquer à beaucoup d’autres pays et d’autres sociétés.
Jérôme Pascal



