2017, L’Archipel, Paris, ISBN10: 2809823111
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Rezension / Compte rendu:
Ils ont échappé à la corde
C'est n'est pas le genre de livre que l'on écrit le lundi pour le faire paraître en fin de semaine. L'auteur, qui a déjà publié de nombreux ouvrages sur la question des criminels nazis, sans oublier tous les articles et reportages écrits pour Le Figaro, dont il a été le correspondant en Allemagne, livre un travail de longue haleine, résultat de plusieurs années de recherches. Jean-Paul Picaper fournit et commente une liste impressionnante de tous ces personnages qui, de près ou de loin (de très près souvent, plus discrètement parfois), ont participé aux multiples massacres organisés du Troisième Reich et ont échappé parfois à la condamnation de la Justice : certains – trop peu par rapport à l'ampleur de leur méfait génocidaire, l'horreur de leurs exactions et la fureur de leur complicité coupable avec le régime nazi – ont été pendus ou fusillés après leur procès ; d'autres ont préféré échapper à leur condamnation et ont choisi le suicide en pointant leur révolver sur la tempe, en croquant une ampoule de cyanure ou en ingurgitant une fiole d’acide prussique ; d'autres encore ont réussi à s'enfuir ou à se cacher, alimentant pour certains d'entre eux de stupides légendes de fantômes qui prépareraient leur retour. Et puis il y a tous ceux qui sont passés au travers des mailles du filet que le monde entier pensait avoir tressé pour tenter de mettre fin à la menace du spectre – si l'intention a bel et bien existé, surtout de la part des victimes et de ceux qui ont voué leur vie à débusquer les tortionnaires nazis jusqu'en Amérique latine ou au Proche-Orient (et même en Europe, y compris en Allemagne), elle a connu de nombreuses failles sous forme d'une discrète assistance, tant au sein d'institutions politiques que dans l'entourage d'autorités religieuses. Jean-Paul Picaper reprend dans sa vaste enquête, riche en détails et documents incontestables, les cheminements tortueux de tous ces criminels « qui ont échappé à la corde » – comme il le clame en titre de son livre – et ceux de ces multiples soutiens impertinemment imperméables aux plus simples considérations morales. Ce sont ceux qui ont favorisé la survie des criminels en les plaçant au service de gouvernements peu sensibles apparemment aux souffrances meurtrières, que ce soit les Américains soucieux de gagner la bataille naissante de la conquête spatiale ou les Soviétiques trop heureux de fragiliser la réputation d'une Allemagne de l'Ouest coupable de tous les maux aux yeux des staliniens face à une Allemagne de l'Est communiste subitement vierge de tout fardeau fasciste, comme si une frontière morale avait par miracle et sans discernement divisés en bons et méchants les Allemands de l'après-guerre, déjà condamnés à la division idéologique de leur territoire.
A la difficile question de savoir si les effroyables crimes de masse ont été véritablement punis après la guerre, l'auteur répond par une interrogation sur la personnalité des coupables : « Des gens normaux et ordinaires ? » demande Jean-Paul Picaper en titre de son dernier chapitre pour résumer son imposant travail de recherches sur la « médiocrité surdimensionnée » de ces « surhommes » qui prétendaient incarner « quelque chose de supérieur, de libérateur, d’affranchi des petitesses et du quotidien ». Pas question de réhabiliter gratuitement qui que ce soit dans ce sombre dossier de l'Histoire allemande du 20e siècle, « mais en les caricaturant, on a minimisé leur dangerosité », insiste l'auteur.
Sa conclusion : « Le nazisme comme le communisme jetteront longtemps encore une ombre sur l'image de l’homme et de sa civilisation », écrit-il. En déblayant « tout un fatras de fables et d’inepties », il ramène le Troisième Reich à sa vraie nature – un livre d’informations collectées jusqu’au fin fond des archives les plus secrètes, un livre de réflexions acquises lors de rencontres approfondies avec des témoins de premier ordre, bref un livre d’Histoire qui montre que les massacres à grande échelle, partout dans le monde, ne seront jamais punis à la hauteur des attentes de leurs victimes. Hélas.
Gérard Foussier



